Délivre des mots

Blog créé le 28 juin 2009 pour évoquer mes lectures, entre bandes dessinées, lectures-plaisirs. Au plaisir de vous faire partager mes coups de coeur ! ;o)

26 octobre 2009

Le magasin des suicides de Jean Teulé.

2260017088_08   Troisième roman de Jean Teulé que je lis, après le Montespan et Darling, d'où la création d'une catégorie "Jean Teulé". Par rapport à Darling, c'est bien plus drôle, et ce n'est absolument pas réaliste. Il faut reconnaître cette qualité à Jean Teulé : ses romans se suivent et ne se ressemblent pas, malgré le style reconnaissable de l'auteur.

    Dans la famille Tuvache, qui fait de la mort son fond de commerce depuis dix générations, il y a le père, Mishima, qui vend des sabres pour qui veut se faire hara-kiri, la mère, Lucrèce, spécialiste des poisons, le fils, Vincent, à la fois dépressif et fou(comme Van Gogh pardi !), qui aime les inventions macabres, la fille, Marylin, qui en grandissant devient diablement sexy, et puis il y a le petit dernier, Alan (on découvre plus tard le pourquoi du prénom) qui croque la pomme de la vie à pleines dents et sourit. Comme le reste de sa famille ne sourit pas et en est fière, ça entraîne quelques complications... Voir la vie en couleurs, c'est le secret du bonheur, et le commerce de la famille Tuvache prend progressivement des couleurs !

   De fait, l'idée d'insérer dans une famille Tristus un petit dernier  Rigolus qui dépare est vraiment amusante. Les autres dépriment ; lui rit. Entre malentendus et quiproquos, la farce macabre devient progressivement comédie. L'humour noir partout présent dans ce roman est particulièrement savoureux, pour peu qu'on aime les histoires bizarres et parfaitement imaginaires.

   Pour ma part, c'est donc un roman que j'ai beaucoup aimé ! Comme Fersenette, je dirais que c'est "un petit roman bon pour le moral à lire entre deux gros pavés trop noirs" ! Et comme je lis beaucoup de gros pavés bien noirs en ce moment...

   C'est un roman qui a déjà beaucoup été commenté dans la blogosphère. Je vous invite à aller lire l'avis de Moka, la carabistouille de Marie, la lecture commune d'Anneso, le billet de Constance (qui renvoie à plein d'autres billets !) et la pétale de Fleur. ^^

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25 octobre 2009

La cité des jarres d'Arnaldur Indridason.

410JK263RSL__SL500_AA240_Je voulais lire un roman d'Indridason par curiosité. J'avais lu la chronique de celui-ci, première enquête de l'inspecteur Erlandur, sur les blogs de Stephie et Pimprenelle. C'est un polar islandais, dont l'action se passe à Reykjavik, et les questions de génétique sont au coeur de l'ouvrage. Peu étonnant lorsqu'on sait que l'Islande a été secouée à la fin des années 90 par l'affaire de l'entreprise Decode, groupe pharmaceutique créé par Kári Stefánsson en 1996 dans le but de se servir des codes génétiques de la population de l'Islande, dont l'insularité et la position géographique ont évité le brassage génétique, afin de trouver des médicaments. Je renvoie à ce site : ici.

   Le roman d'Indridason s'appuie donc sur des faits d'actualité, mais aussi sur la filiation, la transmission des maladies héréditaires, l'importance du père dans une société où les noms de famille sont "fils de" ou "fille de". Ainsi, le suffixe "-son" indique que l'auteur est fils d'Indrida, comme le suffixe "-dottir" indique "fille de" : le père de la chanteuse Björk Gudmundsdottir s'appelle ainsi Gudmunds.

   Pour le lecteur français, la lecture du roman d'Indridason s'avère donc dépaysante et instructive. Géographiquement, l'action se situe entre Keflavik et Reykjavik ; on découvre aussi le quartier de Nordurmyri, qui "fait figure de village indépendant, ici, en plein centre-ville de Reykjavik", et qui est fondé sur un marais. L'inspecteur Erlendur Sveinsson a une bonne connaissance des psaumes et affectionne les livres qui parlent "de gens qui se perdaient et trouvaient la mort sur les hautes terres du centre de l'Islande". Divorcé, ce commissaire a des problèmes avec sa fille Eva Lind, qui se drogue, ce qui renforce les questions de filiation, et les questions autour du thème de la génétique, inhérentes au roman. En outre, Eva Lind soumet à son père une enquête annexe à l'enquête principale, dans la mesure où une de ses amies a disparu le jour de son mariage en laissant ces mots : "Il est dégoûtant, qu'est-ce que j'ai fait ?"

   En revanche, j'ai été moins séduite par l'enquête principale, sur fond de trafics d'organes et de viols. L'homme assassiné, Holberg, se révèle assez vite une pourriture ; c'est également un violeur, et, comme par hasard, chaque femme qu'il a violée est tombée enceinte... C'est assez peu crédible, somme toute. Les collègues d'Erlendur, Elinborg et Sigurdur Oli, sont quelque peu caricaturaux, l'un parce qu'il est gauche, l'autre parce qu'elle reprend parfois Erlendur quand il lui semble aller trop loin pour résoudre son enquête. La clef de l'énigme est trop rapidement donnée, et ne reste plus ensuite, pendant les cent dernières pages de ce roman qui en compte 328, qu'à trouver où s'est caché l'assassin.

   En conclusion, une lecture agréable, mais qui m'aurait sans doute paru banale si l'intrigue s'était déroulée en France, loin de l'univers des sagas et des fjords.

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18 octobre 2009

Question de l'être et beauté féminine de Jérémy Nabati.

NabatiCOVER_full_init_Je ne cacherais pas être un peu déçue par ce roman, le premier de son auteur. La raison en est simple : trop de références littéraires. Le roman s'en ressent, ne parvenant pas à se défaire des oeuvres qui l'ont inspiré. Certes, faire référence aux chefs-d'oeuvre préexistants peut être un apport pour un livre, permettant des jeux de mots, des mises en abyme et autres effets d'écho, mais lorsque cette innutrition s'étale complaisamment, elle n'apporte malheureusement pas grand chose, hormis un effet catalogue. Aussi le héros du roman s'appelle-t-il Aldo, comme le héros du Rivage des Syrtes de Gracq, et dès la deuxième page lit-on : "Aldo a beaucoup réfléchi au prénom qu'elle pourrait porter [...] Vanessa ? Non, trop provocant." Référence à l'héroïne de Gracq qui souligne lourdement le trait au lieu de l'estomper.

     De fait, la soixantaine de pages du roman, ou court récit, s'égrène en citations diverses empruntées à tel ou tel auteur, l'ensemble étant parsemé de blancs, et manquant cruellement d'inspiration - mais non d'innutrition. Nietzsche devient Quetzche, Sartre, Partre (comme dans l'Ecume des jours), et l'ensemble est un peu trop brouillon, sent trop le premier roman, pour être pleinement convaincant.

     Après le roman, Comment errez-vous ? regroupe six courts textes sur une trentaine de pages. J'ai apprécié le premier, L'un l'autre farce eschatologique, pour son originalité, notamment au niveau de la typographie. En revanche, le début de Le temps de la pensée, "Longtemps je t'ai cherchée / Errant dans Césarée", ou le titre de "Ma vie textuelle (comment je me suis discuté)" avec sa référence trop évidente au titre du film d'Arnaud Desplechin, confirment la critique générale que j'adresse au livre : trop de références à d'autres auteurs tue l'écrit dans l'oeuf, comme s'il n'arrivait pas à voler de ses propres ailes.

Pour lire le billet de Pimprenelle, moins sévère que le mien, cliquez ici. Antigone, Bouh, Catherine, Iluze, Keisha et Saphoo ont également aimé.

Pour  le billet de Velvet, tout aussi sévère que le mien, cliquez ici. Aline et Celsmoon n'ont pas apprécié non plus.

Merci à BOB pour m'avoir fait découvrir un nouvel auteur et une nouvelle maison d'édition, Aux forges de Vulcain, fondée en 2007, que je ne connaissais pas.

08 octobre 2009

Dernière adresse d'Hélène Le Chatelier.

artoff790_15941Dernière adresse est un premier roman, paru aux éditions Arléa (Diffusion Seuil) de 91 pages.

   Il est écrit à la première personne du singulier. La narratrice est une vieille femme d'origine irlandaise. L'incipit donne le ton : " De ma naissance irlandaise, j'ai gardé le goût des grands espaces, des landes dévastées, des ciels lavés par la mer, des nuages gris au goût de sel.
     J'ai atteint un âge presque canonique, beaucoup trop avancé pour que la décence m'autorise à en faire part, bien qu'au fond cela me soit complètement égal.
[...]"

    "Voilà, c'est tout pour ma vie.
     Le reste n'a pas d'importance.
     Des fioritures autour."

    Il est difficile de rendre compte de ce livre, émouvant et réaliste, dans lequel s'exprime une amoureuse de la vie qui vit la maison de retraite comme un enfermement, cherche à déjouer facétieusement la mort tout en visitant les périodes tristes et joyeuses de son existence, bien que tout n'ait plus vraiment d'importance. La vieillesse vécue comme dépouillement, regard mélancolique vers sa propre vie. Un beau livre, triste, mais  qui malgré sa brièveté, ou plutôt grâce à sa brièveté, touche des thèmes essentiels, le sel de la vie.

 

06 octobre 2009

Birdman de Mo Hayder.

1069678_1418659 Le genre : du sang partout dans le congélo. Ça sent mauvais ; fermez le frigo !

  Je viens de finir ce roman de plus de 400 pages dont la lecture était proposée sur le forum du Trouble, et autant annoncer d'emblée la couleur : lire un roman de Mo Hayder après un roman de James Ellroy, c'est comme manger une pâtisserie industrielle après une pâtisserie artisanale. Ce n'est pas forcément fade, mais on retrouve des ingrédients déjà connus, un peu trop de sucre, d'aromes artificiels et de colorants alimentaires.

Du coup, Birdman se lit vite et se savoure aussi rapidement qu'un épisode des Experts ou d'Esprits criminels. Mais quand James Ellroy décrit Los Angeles au point d'en faire le personnage central de son oeuvre, rappelle quelques faits historiques, rend réaliste son intrigue en soignant l'arrière-plan, accédant à une certaine forme de poésie sordide et vénéneuse, Mo Hayder se contente de lier Londres, où se situe l'histoire, à de vieilles dames aimant le thé, quelques jeunes filles issues de la campagne et se prostituant pour acheter leur drogue, sous- Kate Moss à la dérive... Forcément, Birdman tue les strip-teaseuses repenties ou pas, et le fait de manière horrible, avec pinson vivant à la place du coeur, petit oiseau se débattant dans le sang, et nécrophilie en prime. C'est bien dégoûtant, mais finalement toute cette hémoglobine cache un manque certain de relief. D'ailleurs, les dialogues ont la part belle dans ce roman. Il y en a partout.

   Mo Hayder adore ouvrir de nouvelles pistes, créer de nouveaux personnages. Le hic, c'est que parfois on se demande ce qu'ils deviennent. Ainsi, Gemini, le dealer noir arrêté à tort... Mais où est-il donc passé après ? C'est comme pour un autre personnage, Diamond... James Ellroy évitait le manichéisme en faisant de Lloyd Hopkins, le flic le plus doué du LAPD, un séducteur, trompant sa femme aimante chaque soir, un type pas vraiment sympa, marqué par un événement traumatisant comme le psychopathe qu'il traque, son jumeau maléfique, capable d'aimer, lui. Les pistes étaient brouillées.

   Dans Birdman, le flic, Jack Caffery, n'a pas que des qualités. Il ne laisse même pas sa petite amie Veronica lui empoisonner la vie (j'ai beaucoup pensé au Coup de Gigot de Dahl...Assommante, Veronica ? ^^) et il surveille son voisin pédophile, Penderecki, qui a peut-être tué son petit frère quand il était enfant. Seulement, Jack Caffery est quand même un gentil. Il est mis en relief par un autre flic, nul, incompétent, raciste, lâche, qui mériterait des claques,  Diamond. Avec un tel faire-valoir, Jack Caffery est vraiment mis en valeur : c'est le héros ; il est trop fort, et on s'y attache. D'ailleurs, il faut bien reconnaître ça à Mo Hayder : son roman se lit vite ; il se passe plein de choses ; c'est très sordide ; il y a des viols, des opérations esthétiques sans anesthésie, et des choses encore pires, mais, surtout, malgré tout le sang qui coule, elle sait rendre attachants ses personnages, Rebecca, Essex, Jack Caffery...Dommage toutefois qu'elle les balaie souvent d'un simple revers de page ! Par exemple, en refermant le livre, j'ai ressenti un goût d'inachevé : après un final grandguignolesque, où tous les personnages recouverts de sang se battent les uns les autres en s'enchevêtrant dans les barbelés ou en se coupant les bras à la tronçonneuse, je me suis demandé ce qu'était devenu Diamond blessé, sanglant, et toujours aussi piteux et pitoyable, incompétent. Même pas une remontrance de son chef ? Rien de rien ? Disparu comme Gemini ?

Bizarre, bizarre...

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30 septembre 2009

Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte de Thierry Jonquet.

9782020682718        Quatrième roman de Thierry Jonquet lu depuis que Stephie a proposé de lui rendre hommage.

  Celui-ci est différent des trois romans lus précédemment. Il est plus long, n'a pas une chute donnant un éclairage neuf sur toute l'histoire. Il brosse un tableau très sombre, très glauque, d'une ville du 9-3, entre "gazelles" qu'on oblige à se prostituer, notamment en leur brûlant les seins, trafics de drogue conduisant à des overdoses, psychopathe gothique coupant les carotides, dégradations, vols de voitures, meurtres, professeurs recouverts de crachats le jour même de la rentrée...Au final, là où les précédents romans de Thierry Jonquet racontaient une histoire glauque, on en lit ici plusieurs qui se croisent, se complètent, s'ajoutent les unes aux autres et se répondent.

  Ainsi, alors qu'on se demandait dans Mémoire en cage comment Cynthia allait réussir à accomplir sa vengeance, on retrouve ici le thème de l'handicapé nourrissant une envie de vengeance. Seulement, c'est devenu anecdotique, une goutte d'eau dans la mer ravagée de l'ensemble. On retrouve aussi le thème de l'emprisonnement, le sparadrap sur la bouche de la victime, les heures passées dans une cave...On pense à Mygale. Sang, meurtre, torture, viols, tout est là, mais le tempo est accéléré : le livre ne s'attarde plus ; tout est devenu anecdotique et sonne l'état d'urgence de notre époque en crise.

   En définitive, ce roman polyphonique, qui traite premièrement de l'éducation rendue impossible dans une zone urbaine sinistrée, avant de se diluer dans les raisons de cette impossibilité, semble reprendre toute l'horreur des romans précédents de l'auteur, mais ses obsessions prennent ici les couleurs du réel. Les actualités, les événements contemporains, les jeunes morts dans un transformateurs électrique, la Palestine et Israël, les "feujs" et le djihad, tout ce qu'on a pu lire dans la presse (Le Monde comme Libération sont d'ailleurs cités) ou voir aux informations, se retrouvent dans ce roman, mais tout se passe dans une seule et même ville, est condensé pour mieux exploser. Le rythme est rapide, le style très familier ;  la violence verbale est partout présente comme la violence physique d'abord suggérée, prête à surgir, puis amplement décrite. Toutes les atrocités trouvent leur place dans ce livre. Alors chef-d'oeuvre ? En un sens, oui, mais âmes sensibles s'abstenir. Roman très noir, véritable coup de poing littéraire. 

(Liens vers les billets de Saraswati et vers la carabistouille dédiée à ce roman ;o) !)

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29 septembre 2009

Les épées de verre : tome 1. Yama. de Corgiat - Zuccheri.

CouvertureFinalePetit mot rapide sur cette bande dessinée découverte, achetée et lue hier. Elle est parue en août 2006 aux Humanoïdes associés, est donc toute récente.

De prime abord, de fait, j'avais bien aimé la couverture verdoyante, les petits animaux bizarres qu'on y aperçoit, la petite fille au milieu. Quelque chose dans cette image m'a interpelée : c'est à la fois coloré, faussement compréhensible au premier coup d'oeil alors que les animaux qu'on y voit appartiennent à des espèces qui n'ont pas encore été découvertes, vraiment déroutantes ! Est-ce de la fantasy ? N'en est-ce pas ? C'est en tout cas un monde imaginaire qui est magnifiquement mis en scène. 

Au final, donc... une très bonne surprise ! Laura Zuccheri dessine vraiment bien. L'héroïne, Yama, veut venger ses parents dans un univers singulier, avec plein de personnages à la fois étranges et familiers...À ce niveau, je n'avais pas vu mieux depuis Franquin ! C'est magnifiquement onirique ; ce premier tome donne envie de découvrir la suite.

Je mets le lien vers le blog consacré à cette bande dessinée : http://www.humano.com/album/35583

Yama

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27 septembre 2009

Lune sanglante de James Ellroy.

James_Ellroy_lune_sanglante  Merci à Valunivers et à l'initiative de fersenette, le catalogue des livres voyageurs, pour m'avoir fait découvrir ce livre. J'avais depuis longtemps envie de découvrir l'univers de James Ellroy, pour avoir vu le Dahlia noir au cinéma, mais je n'avais encore jamais lu aucun de ses romans.

   Celui-ci, Lune sanglante, est le premier de la trilogie de Lloyd Hopkins, flic génial, père de trois filles, qui trompe sa femme Janice avec les femmes de Los Angeles, bien qu'il l'aime, parce qu'il les aime. Ce flic n'est donc pas un ange, mais c'est tant mieux : pas de manichéisme dans ce roman noir. Le flic et le psychopathe qu'il traque se ressemblent, l'un étant le jumeau maléfique de l'autre, et l'enquête se double de cette réflexion sur leurs différences et leurs ressemblances. Les deux hommes semblent unis par un lien que l'on comprend progressivement, le meurtrier, d'une part, et celui qui le traque, d'autre part, un homme qui n'est pas exemplaire, pas plus que les flics ripoux ou corrompus qui l'entourent.

   Les meurtres sont sanglants ; le livre s'ouvre d'ailleurs sur un viol. Mais ce n'est sans doute pas pour rien si James Ellroy a choisi un poète pour serial killer et une poétesse pour lui servir de Muse. Le sang remplace l'encre sur la page blanche : les meurtres s'écrivent progressivement, comme la métaphore de l'écriture policière dans son ensemble. Quant aux circonstances atténuantes, elles sont tout aussi sanglantes que le reste. LA, ville de l'enfer, assurément.

    De fait, j'ai un peu pensé à "Psychopolis" de Ian McEwan lors de ma lecture, nouvelle qui s'ouvre sur "Mary travaillait dans une librairie féministe de Venise dont elle détenait aussi des parts." Los Angeles, où se déroulent "Psychopolis" comme Lune sanglante, paraît décidément une ville malade, où les féministes côtoient séducteurs et assassins.

    J'ai aimé Lune sanglante, même si l'univers dépeint est très sombre, pour la poésie noire qui s'en dégage :
   "[...] Il essuya ses larmes, sentant ses souvenirs se bousculer les uns les autres, ouvrant la porte à l'attente. C'était l'heure, à nouveau.
    Il pénétra dans Westwood Village, paya son stationnement et partit à pied, décidant de ne pas se hâter mais de ne pas être non plus prudent à l'excès. Le crépuscule tardif tombait, et avec lui la température, et les rues du Village regorgeaient de vitalité féminine : des femmes partout ; se glissant dans la chaleur des chandails, léchant les vitrines avant d'entrer dans les cinémas, flânant dans les librairies, marchant tout autour de lui, à côté de lui, jusqu'au travers de lui, semblait-il."

     On suit tantôt les pensées du meurtrier, prédateur qui traque et tue les jeunes femmes depuis vingt ans, celles de Loyd Hopkins, celles de Kathleen aussi, poétesse et libraire, personnage-clef et figure emblématique haute en couleur, à laquelle on s'attache, forcément, femme fatale malgré elle à l'intérieur du roman.

    Une oeuvre qui m'a donné envie de lire d'autres romans de James Ellroy. ;o)

20 septembre 2009

Mygale de Thierry Jonquet.

   

mygale  Pourquoi les paroles si douces de The Man I love deviennent-elles entre eux l'expression radicale de la haine la plus absolue ?" (extrait de la quatrième de couverture.)

   C'est donc le troisième roman de Thierry Jonquet que je lis, après Mémoire en cage et la Belle et la Bête. Je viens d'ailleurs de créer une catégorie Thierry Jonquet sur ce blog, car je ne compte pas m'arrêter là, et le défi lancé par Stephie m'aura permis de découvrir un auteur talentueux. C'est Calypso qui m'avait conseillé de lire Mygale, et, après Mémoire en cage, force est de constater que l'univers dépeint ici est tout à fait différent. Le seul point commun serait le nombre de pages (156 environ) et la division en trois actes que l'on retrouve  : "L'araignée", "le venin", "la proie". Mais je parlais d'univers grolandais à propos de Mémoire en cage. Mygale, au contraire, nous présente un couple de bourgeois : piano, aquarelles, bonne, Mercedes, cygnes se promenant dans le parc. Dès l'incipit, le cadre est posé :

« Richard Lafargue arpentait d'un pas lent l'allée tapissée de gravier qui menait au mini-étang enchâssé dans le bosquet bordant le mur d'enceinte de la villa. La nuit était claire, une soirée de juillet, le ciel parsemé d'une pluie de scintillements laiteux. »

    Dans cet univers faussement aseptisé, où tout semble n'être que "luxe et beauté", une histoire d'amour et de haine, de sadisme et de masochisme, paraît se tisser entre Richard et Eve. Au contraire de Calypso, j'ai malheureusement compris assez rapidement ce qui pouvait relier ces deux êtres aux deux autres récits que l'on lit en filigrane, celui, à la troisième personne qui nous présente Alex Barny, ancien videur de boîtes de nuit qui a préféré frapper, voire tuer, pour son propre compte, et celui, à la deuxième personne, qui s'adresse à Vincent Moreau : "Tu délirais sans cesse, au fil des heures interminables.", "Ce n'est qu'un fantôme, mais il peut encore souffrir, à l'infini." Ces passages à la deuxième personne et écrits en lettres italiques étonnent d'abord, puis le puzzle se remet en place. On comprend qui est Mygale, surnom d'un personnage. Mais tout est parfaitement imbriqué : Thierry Jonquet crée le suspense et s'en amuse ; Alex Barny essaie d'ailleurs de reconstruire un puzzle dans sa chambre mansardée.

   Au final, des trois romans de Thierry Jonquet que j'ai lus, c'est celui que j'ai préféré. Il n'est pourtant pas vraiment policier. Il n'y aucun commissaire ; Gabelou est absent ; le seul flic mentionné s'est fait buter par Alex. Ici, on est plus dans le drame psychologique, nature/culture, homme/femme, amour/Haine, humain/inhumain, et Eve n'a plus d'Adam, seulement un riche/art qui la manipule à sa convenance. C'est un roman profond qui soulève plein de questions.

                                                jonquet

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19 septembre 2009

Mémoire en cage de Thierry Jonquet.

43318330_p  Drame sordide de l'impuissance.

   Pimprenelle me l'avait conseillé, et Stephie avait proposé de rendre hommage à Thierry Jonquet. Ayant adoré la Belle et la Bête (voir plus bas), j'ai donc lu Mémoire en cage, son premier roman (1982), où j'ai retrouvé le commissaire Gabelou, anti-héros blasé dont Thierry Jonquet disait : "Mon flic, Gabelou, ne comprend pas grand-chose ; il est près de la retraite et il en a ras-le-bol."

        On comprend Gabelou...Tout est glauque dans Mémoire en cage, à commencer par l'héroïne, Cynthia, coincée dans son fauteuil roulant comme les héros grolandais du film Aaltra. Mais là où les voisins picards partent porter réclamation auprès de l'entreprise finnoise qui a fabriqué la benne de tracteur qui s'est écrasée sur eux, Cynthia, elle, ne va pas bien loin. Elle a quinze ans, bave, est machiavélique à l'intérieur, réduite à l'état de légume à l'extérieur. On lui change sa serviette quand elle a ses règles ; on la nettoie quand elle est sale ; on la cloue devant la télévision. Un autre handicapé, fan de Chantal Goya, la touche en profitant de son état ; un obsédé sexuel succède à ses infirmières.

     Mais Cynthia ne veut qu'une chose : tuer l'ordure qui l'a mise dans cet état. Drame sordide, donc, en trois temps : "Qui ?", "Pourquoi ?", et surtout "Comment ?" Comment Cynthia va-t-elle s'y prendre alors qu'elle est impotente ? Thierry Jonquet ménage le suspense jusqu'au bout : c'est cru, c'est glauque, mais terriblement retors.

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