783052 Parfois, de la lecture d'essais naît l'impression d'un dialogue. C'est particulièrement vrai pour Montaigne... Mais lire Marguerite Yourcenar permet le même "commerce", cet "art de conférer" dont on sort grandi. Les quatorze textes réunis dans Le Tour de la prison présentent un voyage dans "le labyrinthe du monde" structuré autour de l'évocation du Japon. Récits et descriptions s'articulent autour d'une réflexion sur le temps et sur l'homme.

Difficile de rendre compte d'une oeuvre à la fois si parcellaire et si dense.
Tout commence avec "Bashô sur la route", texte qui, à travers la redécouverte des haïkus, propose une célébration de "l'éternité de l'instant". L'évocation de Bashô se  mêle à celle de sa poésie, voire de toute poésie, avec un vrai sens de la formule : "Cet homme en marche sur la terre qui tourne [...] est aussi comme nous tous en marche au-dedans de lui-même."

Il y a un aspect philosophique dans ce recueil de deux cents pages, à la fois art de vivre et art de mourir. Au crépuscule de sa vie, l'écrivain inscrit en dédicace une formule extraite de L'OEuvre au Noir : "Qui serait assez insensé pour mourir sans avoir fait le tour de sa prison ?" Elle cherche ensuite comme l'alchimiste Zénon l'or du monde sous le plomb de la modernité : "produits déjà abâtardis", "le tourisme écrème le monde". Il faut "marcher sur le monde comme sur un livre ouvert." La forme du livre fait corps avec son fond, "voyages dans l'espace et dans le temps" qui trouvent leur couronnement dans une évocation de Baudelaire, poète mystique par excellence, contempteur du voyage mais célébrant le "final départ".

Si la mort et les voyages sont les deux thèmes-clefs de l'oeuvre, s'enchevêtrant l'un l'autre, la découverte du Japon en forme le troisième point d'ancrage.

Quatre textes s'en éloignent toutefois. C'est le cas pour l'évocation de San Francisco, dans "Bleue, blanche, rose, gaie", qui s'achève sur la métaphore du "séisme" "toujours à craindre". "L'eau et l'air éternel" décrit les croisières pour aboutir à la description de ce qu'on appelle en Chine la "pierre de rêve". Enfin, "D'un océan à l'autre" et "L'Italienne à Alger" sont deux relations vers l'Alaska et le Canada : Vancouver, les élans, les âpres Rocheuses, les chiens de prairie. Mais outre cet exotisme, je  retiens les anecdotes qui parsèment ces relations de voyage, à l'image de cette femme anonyme emportée par une lame de fond selon un article de Life et sur laquelle Marguerite Yourcenar conclut : "J'y pense encore. A l'heure qu'il est, je suis peut-être la seule personne sur la terre à me souvenir qu'elle a été." On retrouve ce même souci du destin anonyme et oublié quand l'auteur mentionne Morita qui a suivi Mishima dans la mort sans que l'Histoire retienne son nom. Mais après tout : "les vivants sont souvent aussi évanescents que des morts."

Par rapport au Japon, j'ai eu envie de me plonger dans les livres de Tanizaki et j'en ai commandé quelques-uns. L'évocation des tatouages à même la peau, avec de la dentelle, m'a un peu rappelé Ad Vitam aeternam de Jonquet, autre roman sur la souffrance, le masochisme et la mort, mais la vision de Marguerite Yourcenar, tout imprégnée de sa volonté de plénitude et de sa connaissance intime de l'Orient, est bien différente, parvenant à éclipser le sadisme sous l'esthétisme.

Le livre refermé, on ressent finalement le désir de s'ouvrir au monde à travers les voyages, la lecture ou l'Art.


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