la-clef-la-confession-impudique  Comme je l'avais écrit dans mon précédent billet, la lecture du Tour de la prison de Marguerite Yourcenar m'a donné envie de découvrir l'oeuvre de Tanizaki.

 

  Première lecture hier soir : la confession impudique (196 pages). Un 1er janvier, un professeur d'université, âgé de cinquante-six ans, décide qu'il abordera désormais le sujet jusqu'alors tabou de sa vie conjugale et sexuelle à l'intérieur de son journal intime. Il ignore si sa femme le lit ou non. Il la décrit comme un personnage "fureteur", "sournois", mais également corseté dans son sens des convenances. A quarante-cinq ans, Ikuko a toujours été une parfaite fidèle et dévouée mais "elle possède un organe absolument exceptionnel". Mi-épouse parfaite, mi-prostituée sur laquelle son époux fantasme, la femme est d'emblée présentée comme une créature ambivalente. Dans le doute, mais voulant toutefois être lu sans qu'il le sache, le mari met la clef du tiroir fermé de son bureau bien en évidence devant sa bibliothèque. On découvre alors le journal intime d'Ikuko, qui poursuit le jeu initié par son époux. A partir de là, le "dialogue" entre dit et non-dit devient assez captivant puisque j'ai lu cette double narration diariste d'une traite.

   Au début, le mari, qui s'instaure marionettiste de sa propre femme, semble dominer la situation. Il saoûle sa femme et la photographie, nue, alors qu'il la sait pudique. Mais l'est-elle vraiment ou simule-t-elle l'évanouissement ? La jalousie stimulant la libido du mari, ce dernier se complaît à tisser une intrigue entre son futur gendre, M. Kimura, et sa femme. Un quatrième personnage entre alors en scène : Toshiko, la fiancée lésée, jalouse de labeauté d'Ikuko et surtout furieuse de voir que son père orchestre une relation entre sa propre mère et celui qu'elle devait épouser...Liaisons dangereuses en famille. On a la version des parents, jamais celle de leur fille dont on ignore jusqu'à la fin les motivations ou les sentiments. "A l'idée que sont impliqués ainsi quatre êtres aussi sournois, j'en reste sans voix. L'ironie du sort veut que ces quatre-là, tout en se trompant les uns les autres, unissent en fait leurs forces pour atteindre un objectif commun." (p.101)

    Au delà de l'érotisme et du jeu souvent malsain entre les protagonistes, unis par le sexe, la maladie et la volonté de donner la mort ou de dépraver, on peut aussi être sensible à l'évocation du Japon oscillant entre traditions et occidentalisation. Ikuko, "née dans une vieille famille de Kyôto", mariée depuis vingt ans à un homme qui l'idôlâtre mais qu'elle n'aime pas, ce qu'elle ignore, découvre sa propre féminité en même temps qu'elle change son aspect vestimentaire, troque le kimono pour la veste en tweed, se pare de boucles d'oreilles. M. Kimura, l'amant, est tout de suite comparé à James Stewart. Le huis-clos reproduit sans doute à échelle humaine les interrogations de l'auteur quant à son pays. Les derniers mots, significativement, sont "afin de sauver les apparences". Mais la cellule familiale et sociale est manifestement en crise.

   Je suis toutefois un peu déçue que cette plongée dans le Japon des années 60 ne soit pas facilitée par l'édition Folio : aucun appareil critique, aucune note. J'ai souvent dû regarder sur Google, notamment quant à la gastronomie japonaise : "l'un des fruits préférés du malade, des iyokan", "du karasumi", "du yuba, du fu", "les funazushi que ma femme a ramenés hier du marché de Nishiki"... Une carte et un lexique n'auraient pas été superflus.