dorasuarez   Je l'ai lu il y a environ trois semaines et si je l'avais chroniqué immédiatement après l'avoir lu, j'aurais écrit ne pas l'avoir apprécié.

   Mais avec le recul, il est effroyablement marquant.

   L'intrigue passe au second plan. Il n'y a pas vraiment de suspense. Au début du roman, un psychopathe complétement fou tue sauvagement deux femmes avec une cruauté quasiment insoutenable. La première est Dora Suarez et la deuxième, sa voisine, une dame âgée qui a surpris " le tueur" et dont celui-ci a encastré la tête dans l'horloge.

  Mais la question du "pourquoi ?" passe au second plan. Le criminel est cinglé et le crime, abject. Mais c'est la victime qui est au centre de l'intrigue. Pourquoi le soir du crime Dora Suarez avait-elle revêtu sa plus belle robe ? Pourquoi a-t-elle tendu les mains vers la hache du meurtrier ? Pourquoi s'était-elle lavée, parée comme pour une nuit de noces ? Pourquoi sentait-elle bon le shampoing à la pomme alors qu'elle savait qu'elle allait mourir ?
Comment une jeune femme de trente ans pouvait-elle à ce point appeler la mort de ses voeux ?

Au-delà de la souffrance, elle n'avait même pas la force de se suicider.
Le détective chargé de l'enquête, lui-même très tourmenté, radié de la police et rappelé pour élucider cette boucherie, succombe progressivement au charme vénéneux de la morte, remontant le fil du temps jusqu'au meurtrier mais surtout jusqu'à celle qu'il n'a pas su sauver.

S'exhale de toute cette noirceur une poésie funèbre qui hante longtemps le lecteur.
Comme si cette histoire sordide était finalement de celles qu'on ne remarque pas, d'une noirceur insoutenable et parfaitement crédible. Combien de Dora Suarez ?

Je laisse finalement la parole à l'auteur :

"... S'il est vrai que parfois j'entre en désespoir (et c'est vrai), c'est le défi du roman noir tel que je le vois. Je peuple mes livres de gens gaspillés qui ne comprennent pas pourquoi ils doivent descendre la pente sans même une plainte. Mes livres sont pleins de gens qui, sachant qu'ils ont été abandonnés par la société, la quittent d'une façon si honteuse pour elle qu'elle ne fait jamais mention d'eux. Et c'est pourquoi J'étais Dora Suarez n'est pas seulement un roman noir, et qu'il va encore plus loin, pour devenir un roman en deuil."