selby_d_mon   J'ai failli arrêter ma lecture après avoir lu... la première phrase !

Je n'avais jamais lu aucun roman de cet auteur. J'avais lu plusieurs critiques positives sur Internet. Le début m'a déplu : livre obscène ? Après tout, il s'agit de l'histoire d'un Don Juan moderne. Le style est cru. On peut craindre une succession de parties de jambes en l'air. Mais heureusement, on y échappe. Non seulement, il y a beaucoup d'humour (noir), mais comme le (anti-) héros, Harry White, on ne sait pas où l'auteur nous mène. En revanche, on est vite happé par le style. Les 360 pages se lisent vite.
De fait, le traducteur, Marc Gibot, compare dans la postface ce roman à la Sonate de Vinteuil ou au Don Giovanni de Mozart. On se place en effet du côté de la musique des mots. Et quelle portée !

Le roman de Selby junior vaut surtout pour son style. Marc Gibot le dit très classique. Il l'est autant que celui de Faulkner. On est dans l'introspection, les phrases moulées aux pensés des personnages, avec l'absence de tout guillemet, de tout tiret. Certains mots se détachent en lettres capitales, avec des répétitions, des alinéas plus ou moins importants (ce que le traducteur nomme une "facilité", mais qui est toutefois assez déroutant...), des mots grossiers ou des interjections. C'est la pensée saisie à l'état brut. Comme le personnage principal est guidé par ses pulsions sexuelles, ça donne une écriture qui oscille au rythme de la tension et du malaise.
Le récit se transforme en monologue intérieur sans prévenir. Quand on suit  Linda, la femme du personnage principal, le rythme des phrases devient différent, avec une structure simple, limpide, puis la prose redevient rageuse dès qu'on repasse au personnage de Harry White. C'est très graphique, percutant, et pourtant beaucoup plus "lisible" que du Faulkner. Ce qui m'a impressionnée, c'est qu'effectivement, ça se lit aussi bien qu'un récit classique alors que le style n'est pas classique du tout...

De plus, si vous avez lu American Psycho, vous verrez que le roman de Bret Easton Ellis vaut beaucoup à celui-ci. L'intrigue est à peu près similaire : le jeune cadre dynamique, au nom qui sonne comme un symbole, Harry White, bon fils (unique) et (apparemment) bon époux, est en fait un obsédé sexuel (au début...mais on finit par se rendre compte que peu importe son obsession, son démon. Le principal est qu'on finisse par dériver comme lui de plus en plus profondément dans l'envers du rêve américain).

Mais pas d'esbrouffe dans le Démon, pas de surenchère dans la violence. On est dans le malaise, non dans la description des actions du personnage et de leurs conséquences, mais surtout dans la saisie de ses perceptions, du trouble qui l'agite avant chaque passage à l'acte. Beaucoup moins clinique, beaucoup plus psychologique (tout en raillant la psychologie par l'intermédiaire du personnage du psychiatre...), le roman de Hubert Selby Jr. est aussi beaucoup moins daté. J'ai été étonnée en voyant qu'il avait été publié en 1976 : j'aurais pu le croire écrit dans les années 2000... (alors que le roman de Bret Easton Ellis est volontairement ancré dans les années 1980).

Au final, un livre coup de poing. Si on navigue dans les eaux troubles, on se rend aussi compte, dans ce roman, de la fadeur de l'univers de Harry White. Il y a la concurrence entre les cadres,  jeunes loups à l'affût de la moindre promotion, le patron qui se pose en patriarche paternaliste (hum...), la façade conjugale (avec les femmes à la cuisine pour faire la vaisselle après un bon repas, les hommes dans le salon), la joie d'avoir un garçon plutôt qu'une fille (et les félicitations qui vont avec), toute une hypocrisie sociale qui rend la communication impossible. De l'autre côté de la façade, il y a le vomi, le rejet, et finalement, c'est peut-être parce qu'il s'est retrouvé lié à une poupée Barbie au sourire immaculé que le personnage principal, sans attache et naviguant de femme en femme (de sexe en sexe...plutôt), finit par se liquéfier. Le chaud lapin, cloué sur place et ne répondant pas aux attentes familiales mais aussi hiérarchiques (son patron, bien que cocufiant sa femme, préfère accorder des promotions aux jeunes cadres pères de famille comme lui...) sombre et l'on suit son long calvaire, son chemin de croix (paradoxal...).


Un livre à lire.

(J'ai hésité entre la catégorie "Littérature classique" et "Littérature contemporaine", mais même s'il a permis l'avénement de tout un pan de la littérature contemporaine, ce roman est indubitablement un classique.)