kidder      Je venais de lire Lolita de Nabokov quand je suis tombée sur l'avis de Stephie concernant Le Mystérieux Mr Kidder.

       Comme j'avais déjà lu un roman de Joyce Carol Oates, Fille noire, fille blanche, ça m'a donné l'occasion de redécouvrir cette romancière. On retrouve d'ailleurs des thèmes récurrents dans les deux livres : l'incendie, mais aussi la peinture d'un être qui en regarde un autre, comme si son regard sur son "âme soeur" devenait progressivement introspectif. En outre, dans les deux cas, ce sont des livres que j'ai rapidement terminés. Les 236 pages du Mystérieux Mr Kidder se lisent vite.

         J'ai à un moment failli lâcher le livre, mise mal à l'aise par une scène particulièrement glauque avec des comparaisons étranges (les seins comparés à des fraises écrasées sur de la crème, par exemple...). Mais c'est au moment où j'allais abandonner le livre que le texte s'est transformé en conte ( alors que Mr Kidder a écrit des contes pour enfants) et qu'il a pris un autre éclairage. Finalement que de belles mises en abîme !

        Là où la focalisation intérieure était pénible dans Fille noire, fille blanche, avec une narratrice qui ne comprenait rien à sa colocataire mais la décrivait tout de même, on a ici un narrateur omniscient qui nous livre le portrait d'une jeune fille de seize ans déjà salement amochée par la vie. Plus ou moins orpheline, issue d'un milieu social et familial qui m'a rappelé celui de l'héroïne de One Million Dollar Baby de Clint Eastwood (c'est dire à quel point c'est sordide...), exploitée par les employeurs dont elle garde les enfants, peut-être violée, ayant contracté de "mauvaises habitudes" (alcool ou drogue), Katya Spivak n'a à l'origine rien d'une Lolita. C'est une gamine perdue, à la recherche de l'amour, ou au moins d'un peu d'affection, mais elle est absolument seule, sans personne qui l'aime et sans personne à aimer (hormis les enfants qu'elle garde, mais sa mère l'a prévenue qu'il ne faut pas s'attacher aux bébés...). On est donc amené à accepter l'inconcevable, à savoir qu'elle puisse accepter de voir et revoir le mystérieux Mr Kidder qui a soixante-huit ans, a la peau parcheminée et semble vouloir coucher avec elle.

              Mais c'est tout de même le principal argument mis en avant qui me pose problème : dans ce livre, tous les hommes sont des salauds et des violeurs potentiels. Là où dans Lolita de Nabokov, on avait un seul prédateur malsain (le narrateur...) condamné par la société, on assiste dans le roman de Joyce Carol Oates à une multiplication des prédateurs autour d'une seule adolescente. Elle prend bizarrement l'intérêt du vieillard pour de l'amour parce que c'est le premier homme qui ne se jette pas sur elle dans un but purement sexuel...(mais il est sénile, en même temps). C'est quand même une très étrange conception de la masculinité (tous les hommes sont des violeurs, ou presque). En lisant ce roman, c'est vraiment l'impression que j'ai eue...d'où finalement mon avis plutôt mitigé. C'est bien écrit, mais très représentatif aussi d'un féminisme assez agressif, acerbe, sans complaisance, où le mâle ne constitue plus qu'un danger jusqu'à ce que mort s'ensuive.