lolita-nabokov"Moi je m'appelle Lolita..." Vaut mieux pas !

 


Lolita, ça évoque la chanson d'Alizée ou "Sea, sex and sun" de Gainsbourg : "Toi petite /
C´est sûr tu es un hit"

La couverture du Folio illustre bien ce mythe. Lolita ou nymphette de profil, teinte en blonde platine, avec rouge à lèvres bien vif.

       Autant dire que cette image d'Epinal n'a rien à voir avec la Lolita du roman. Dans le roman de Nabokov, Lolita est une orpheline de douze ans déjà bien abîmée par la vie, aux cheveux gras, aux longs orteils, aux soquettes blanches, aux dents légèrement proéminentes, aux cheveux noisette ou roux (selon les pages) qui tombe, "pubescente poupée", entre les mains d'un quadragénaire pédophile et cultivé. Mais comme il est le narrateur, il la décrit uniquement selon son point de vue, de façon obsessionnelle et convulsive. Est-elle consentante ? Oui, selon le narrateur, qui a connu les asiles psychiatriques... Non, selon certains indices et quelques éclairs de lucidité : "je décidai fermement d'ignorer ce que je ne pouvais m'empêcher de deviner, à savoir que je n'étais pour elle ni un petit ami, ni un bel Apollon, ni un copain, pas même un être humain, mais seulement deux yeux et un pied de muscle congestionné" (p.476) Viol, inceste, pédophilie sont les thèmes de cette oeuvre qui lorgne pourtant du côté du roman d'amour : "Je t'aimais. J'étais un monstre pentapode, mais je t'aimais." (p.478)


            Nabokov, dans la postface qui suit son oeuvre ("A propos d'un livre intitulé Lolita", p. 521-532) affirme ne pas avoir voulu écrire une oeuvre didactique ou morale, mais créer une "jubilation esthétique" (ce sont les termes qu'il utilise dans sa postface) : "Lolita ne trimballe derrière lui aucune morale" (p. 528). Au final, effectivement, c'est très réussi sur le plan esthétique, dès les premiers mots du livre reproduits sur la quatrième de couverture. J'ai souvent dû regarder dans le dictionnaire : nitescence, pubescent, spumescent, léporin, etc. Le vocabulaire est choisi. Il y a beaucoup de phrases nominales, des vers en italique et des jeux de mots (le narrateur s'appelle Humbert Humbert et regrette qu'une fois entrée dans son Humberger land, Lolita lui préfère les hamburgers...). La représentation du choc des générations est encore d'actualité aujourd'hui, avec la jeune fille qui vit dans l'instant présent, rejette en bloc le passé représenté par sa mère (qui a perdu un fils, le frère de Lolita, d'où des rapports trop distants, trop froids) puis par son "père" de substitution. Les passages où s'exprime la directrice de l'école de filles que Lolita fréquente, présentant son projet d'établissement et ses méthodes d'éducation, pourraient être écrites aujourd'hui : "Ce qui nous intéresse, c'est d'aider l'enfant à s'adapter à la vie en société." (p.302) ou "Nous ne vivons pas seulement dans un monde intellectuel mais aussi dans un monde matériel. [...] Qu'est-ce que Dorothy Hummerson peut bien avoir à faire de la Grèce et de l'Orient avec leurs harems et leurs esclaves ?" (p. 303) On évacue le passé pour vivre au présent. Lolita est inféodée à la société de consommation. Mais c'est aussi une esclave...Dans toutes ces pages écrites au début des années cinquante, il y a un aspect visionnaire tout à fait intéressant : dommage que les lettres, la poésie, l'amour de l'histoire soient représentés par le narrateur, Humbert Humbert...que son vice rend forcément antipathique. Il s'adresse d'ailleurs à ses jurés dans l'ensemble de l'oeuvre, mais de même qu'on condamne Meursault, dans l'Etranger de Camus, pour ne pas avoir pleuré à l'enterrement de sa mère, on condamne Humbert Humbert pour sa pédophilie, pas pour avoir du sang sur les mains.

                 Remarquons d'ailleurs que Nabokov ne sait pas décrire une mort ou un meurtre de façon crédible...C'est peut-être volontaire (en tout cas, il souligne le trait, signe qu'il s'en rend compte). On est à chaque fois dans la recréation littéraire, l'exhibition de la fiction ("Nul homme ne peut accomplir le meurtre parfait : en revanche, le hasard peut y parvenir.", p.154). Il faut bien faire passer la pilule, rendre crédible artificiellement ce qui sonne faux. Dès qu'un personnage devient inutile ou a fait son temps, il disparaît. Le rythme du roman, malgré ses 532 pages, est rapide : road movie dans l'ensemble des Etats-Unis, meurtres ou morts naturelles, humour noir, revirements du destin, nymphette semblant plus débauchée que son bourreau...Mais là aussi, on peut trouver étrange que Humbert Humbert se présente parfois comme un parangon de vertu dans un monde encore plus dépravé que lui. Il se compare à Pétrarque ou à Dante, amoureux comme lui d'une nymphette, convoque le souvenir de Poe, épousant sa cousine Virginia quand elle n'avait que treize ans ou écrivant le poème "Annabel Lee" (point de départ de toute l'histoire)...Humbert Humbert finit par affronter un épigone du marquis de Sade. Où est la moralité ? Si Nabokov dit ne pas avoir voulu écrire un livre moral, il joue pourtant sur les limites, les repousse et s'en amuse.


                Le plus grand paradoxe de l'oeuvre (voulu par son auteur), c'est qu'à l'arrivée, c'est Lolita recréée, sublimée par la plume de ce narrateur qui reste dans les mémoires quand on évoque une "lolita". Le livre se termine d'ailleurs sur une mise en abîme prophétique : "Je pense aux aurochs et aux anges, au secret des pigments immuables, aux sonnets prophétiques, au refuge de l'art. Telle est la seule immortalité que toi et moi puissions partager, ma Lolita." (p. 516-517)