manilove

 

          Dernièrement, j'ai relu Mygale de Thierry Jonquet. Le livre m'avait marquée à l'époque. Mais je l'avais lu rapidement, comme un puzzle, en regardant comment les pièces s'emboîtaient . Là, je l'ai trouvé encore plus marquant qu'à la première lecture...

           De fait, il y avait beaucoup d'éléments qui m'avaient échappés.

 

           A commencer par la chanson The Man I love de Gerschwin. Je ne connaissais pas cette chanson et n'avais pas eu la curiosité d'aller l'écouter.

        Maintenant que c'est fait, je me demande comment elle a pu inspirer à Jonquet un tel roman. C'est pourtant la base de l'histoire, son commencement et son centre névralgique :

 

Someday he'll come along, the man I love,
Un jour il viendra là, l'homme que j'aime
[...]
And when he comes my way, I'll do my best to make him stay.
Et quand il croisera mon chemin, je ferai de mon mieux pour le faire rester
He'll look at me and smile, I'll understand,

Il me regardera et me sourira, je comprendrai

And in a little while, he'll take my hand,
Et en un instant, il me prendra la main,
And though it seems absurd,
Et même si ça semble absurde,
I know we both won't say a word.
Je sais que tous deux on ne dira pas un mot...

          Dire qu'au moment de ma lecture, pressée de voir comment les pièces du puzzle allaient se combiner, j'étais passée à côté de ça.
Le roman tout entier n'est qu'une réécriture (la chanson est par ailleurs une romance a priori un peu mièvre sous-tendue par une tonalité un tantinet angoissante au moment du refrain). De la part de Jonquet, c'est une relecture à deux niveaux...Parce que si on retrouve l'aspect "Blanche-Neige rencontre son prince charmant" dans les dernières pages du livre comme dans la chanson (toutes les paroles de la chanson sont reprises), on sait comment la balade se termine. Sans compter qu'il y a deux Blanche-Neige...et deux "pommes empoisonnées" (différemment).

           Je n'ai pas vu le film d'Almodovar. Paraît-il qu'il s'est inspiré du roman de Jonquet plus qu'il l'a adapté. Je pense que je serais déçue.

 

          Parce que les 150 pages écrites par Jonquet peuvent se prêter à plusieurs lectures. Si ce court roman est si noir, c'est qu'il multiplie les possibilités, et, en même temps, les impasses. La dernière page résout l'énigme, l'aspect policier, mais n'est pas un dénouement. C'est un noeud (un énorme noeud. Le roman s'arrête sans qu'on puisse imaginer une suite satisfaisante). Par exemple, si la princesse emmurée dans sa folie finit par se réveiller de son cauchemar, elle va retrouver son clone...Mais même si elle ne se réveille pas, toute relation "apaisée" entre les survivants est impossible.


           Et quant au jeu sur les focalisations, en écoutant la chanson de Gerschwin, je me suis dit que si le début pouvait être chanté par Viviane, ce serait indiscutablement Eve qui fredonnerait la fin (Eve chantonne d'ailleurs quand Alex l'assomme...Je ne l'avais pas remarqué non plus à la première lecture...Jonquet a énormément joué sur les poncifs, de la princesse Disney assise devant son miroir au mythe de la femme fatale, mais en les mélangeant jusqu'au brouillage).

 

    Le mythe de Blanche-Neige attendant son prince parcourt tout le bouquin, à travers son thème principal (la chanson de Gershwin), jusqu'au cliché des cygnes avec la même phrase répétée à deux reprises, le bosquet de lilas, les chocolats fourrés...Tout cela forme un décor-pâte de conte de fées, dissous dans l'horreur, mais bel et bien présent.

He'll build a home just meant for two,
From which I'll never roam, who would ? Would you ?
ll bâtira une maison faite pour deux,
De laquelle je ne fuirai jamais, qui le ferait ? Tu le ferais ?

           
  En plus "The Man I love" de Gershwin s'appelait à l'origine..."The Girl I love" ^^

 Et donc à partir des paroles obsédantes (vénéneuses ?) d'une chanson (amplifiées...tiens ! en parlant d'amplis...ce n'est pas ce qui manque non plus) Jonquet a écrit un roman très noir. Difficile de faire plus malsain et pervers que cette histoire-là (de quelque côté qu'on tire le fil...) alors que ce n'est qu'une chanson, répétée pendant 150 pages, et devenue grinçante, tordue comme une Murder Ballad de Nick Cave (au moins...). Une petite comptine de l'horreur.

     ll y a bien sûr la maison pour deux dans la tête de Viviane, qui n'en sort plus. Il y a l'autre maison, celle à laquelle on pense tout de suite...et dont Eve ne sortira jamais.

150 pages, c'était définitivement trop peu...mais un peu comme une chanson de trois minutes dont on se souvient, dont l'air vous revient, obsédant, ce roman est une éponge, peu épaisse à l'origine et gonflable à l'infini.